Une édition “revue” des Aventures de Huckleberry Finn et des aventures de Tom Sawyer est commercialisée aux USA. Une édition dont le principal atout est d’avoir remplacé toutes les occurrences du mot “nigger” (nègre) par le mot “slave” (esclave).
Pourquoi remplacer ce mot ? Selon le professeur qui s’est chargé de ce travail, c’est dans le souci (je traduis et résume à la volée l’article original) d’offrir aux lecteurs une édition qu’ils puissent apprécier sans être choqués par un mot, parce que c’est franchement con :
“After a number of talks, I was sought out by local teachers, and to a person they said we would love to teach this novel, and Huckleberry Finn, but we feel we can’t do it anymore. In the new classroom, it’s really not acceptable.” Gribben became determined to offer an alternative for grade school classrooms and “general readers” that would allow them to appreciate and enjoy all the book has to offer. “For a single word to form a barrier, it seems such an unnecessary state of affairs,” he said.
“What he suggested,” said La Rosa, “was that there was a market for a book in which the n-word was switched out for something less hurtful, less controversial. We recognized that some people would say that this was censorship of a kind, but our feeling is that there are plenty of other books out there—all of them, in fact—that faithfully replicate the text, and that this was simply an option for those who were increasingly uncomfortable, as he put it, insisting students read a text which was so incredibly hurtful.”
Upcoming NewSouth ‘Huck Finn’ Eliminates the ‘N’ Word
(Oui, je traduis très librement. C’est pour ne pas vous choquer ;))
Mais l’auteur (enfin, le gars qui a fait mumuse avec le chercher-remplacer dans le texte original de Twain) assure qu’il ne s’agit pas de censure — ce n’est pas la queue du chien qui remue, c’est le monde qui remue autour de la queue (c’est pas de moi) — ni de stériliser le texte, qui reste disponible dans sa version non édulcorée dans d’autres éditions. Il s’agit seulement de l’adapter à la façon dont on dit les choses au XXIe siècle :
“This is not an effort to render Tom Sawyer and Huckleberry Finn colorblind,” said Gribben, speaking from his office at Auburn University at Montgomery, where he’s spent most of the past 20 years heading the English department. “Race matters in these books. It’s a matter of how you express that in the 21st century.”
Hum. Je ne suis pas hostile aux adaptations — après tout, enfant, j’ai voulu m’intéresser à la mythologie et suis éperdument tombé amoureux de la Grèce antique grâce à Ulysse 31, qui ressemble autant aux mythes dont il s’inspire que je ressemble à Keanu Reeves — mais là, il me semble que c’est carrément la logique qui avance la tête en bas et qui agite ridiculement en l’air ses petites jambes maigrelettes de chercheur qui aurait passé bien trop de temps assis derrière son bureau.
Que le mot “nigger” choque, je le comprends. Qu’il énerve les lecteurs, c’est même sacrément rassurant. Mais depuis quand cacher un problème revient-il à le régler ? Même travesti en “slave”, le mot “nigger” reste lourd de sens — et puis slave ou nigger, hein, “l’amélioration” me semble franchement discutable. Les deux mots mériteraient vraiment notre attention et des explications.
Ils mériteraient qu’on en parle, pas qu’on les gomme.
Depuis quand mentir est-il une méthode d’éducation recommandable ? Expliquer les choses n’est-il pas plus utile et plus efficace — même si c’est moins facile. Ajouter un petit lexique “historique” n’aurait-il pas été au moins aussi efficace et plus respectueux du texte ? Le préfacer avec quelques explications :
- Expliquer le sens du mot, son évolution dans un contexte historique ben concret : celui du racisme.
- Expliquer, aussi, qu’il faut prendre du recul par rapport à ce qu’on lit, quel que soit le texte.
Expliquer les difficultés aux lecteurs, plutôt que leur mâcher la lecture en ôtant toutes ses difficultés au texte ? Leur apprendre à faire face au texte, plutôt que les laisser pleurnicher et appeler leur maman au premier gros mot ou à la première insulte ?
Enfin, je ne vais pas jeter la pierre à ce monsieur alors que nous avons nous aussi quelques “lumières” capables de retirer sa pipe à Tati (le réalisateur, pas la boutique) parce que… fumer c’est mauvais pour la santé. Ben tien. Après tout, c’est même pas inédit chez nous : on a déjà retiré sa cigarette à ce pauvre Lucky Luke, qui en est réduit à mâchouiller un brin de paille comme un bovidé qui regarde passer les trains — I’m a poor lonesome mi-homme mi-vache.

Pingback: À propos de Twain | davidbosman.fr