Naturellement inscrite à l’intérieur de la maison, de la demeure, enfermée dans des serrures, des clôtures, la vie privée apparaît donc murée. Cependant, de part et d’autre de ce “mur”, dont les bourgeoisies du XIXe siècle entendirent défendre à toute force l’intégrité, des combats sont constamment livrés. La puissance privée doit vers l’extérieur, soutenir les assauts de la puissance publique. Il lui faut aussi, de l’autre côté de la barrière, contenir les aspirations des individus à l’indépendance, puisque l’enceinte abrite un groupe, une formation sociale complexe où les inégalités, les contradictions semblent même à leur comble, le pouvoir des hommes s’y heurtant plus vivement qu’au-dehors à celui des femmes, celui des vieux à celui des jeunes, le pouvoir des maîtres à l’indocilité des serviteurs.
Depuis le Moyen Âge, tout le mouvement de notre culture a porté ce double conflit à devenir toujours plus aigu. L’État se renforçant, ses intrusions se sont faites plus agressives et pénétrantes, tandis que l’ouverture des initiatives économiques, l’affaissement des rituels collectifs, l’intériorisation des attitudes religieuses tendaient à promouvoir, à libérer la personne, aidaient à fortifier, à l’écart de la famille, de la maison, d’autres groupes de convivialité, conduisant ainsi à diversifier l’espace privé. Progressivement, celui-ci, pour les hommes, et d’abord dans les villes et les bourgades, se distribua en trois parts : la demeure, où l’existence féminine demeurait confinée ; des aires d’activités elles aussi privatisées, l’atelier, la boutique, le bureau, l’usine ; des enclos enfin, propices aux complicités et aux délassements masculins, tels le café ou le club.
(Georges Duby, “Préface à l’Histoire de la vie privée, T1. De l’Empire romain à l’an mil”, Seuil, 1985, p10-11)
Je ne sais pas vous, mais moi je trouve ça bien plus excitant qu’une poulette avec de gros lolos.

Tellement excitant, que c’est ce bouquin que j’ai invité à revenir avec moi de la bibliothèque, plutôt que l’une des jolies étudiantes qui s’y trouvaient — dans ce choix, il y a peut-être aussi le fait que je courrais moins le risque d’essuyer un refus de la part du livre, et une volée de coups de la part de ma tendre et douce moitié.
Plus sérieusement : j’ai passé la journée à travailler à la bibliothèque (pour échapper au bruit, chez moi) et j’ai commis l’erreur fatale de m’installer dans le rayon ‘histoire’ — rayon maudit où je tombe toujours sur quelque chose qui supplie que je le lise.
J’ai donc ouvert le premier tome de cette “histoire de la vie privée”, en cinq volumes, et j’ai aimé à la fois le parti pris “grand public” des auteurs (c’est parfaitement moi, ça, le grand public) — le livre est abordable, il ne te crache pas son mépris verbeux à la figure si tu n’as pas un doctorat en histoire et une parfaite connaissance de l’araméen du précambrien antérieur gauche — et, bien mieux exprimées que je ne pourrais jamais le faire, et plus clairement aussi, des idées qui me tournent en tête depuis quelques années et que je ne sais comment aborder à propos de la société, de la cellule familiale, de la vie privée, de la relation au travail etc. Bref, c’est chaud. L’introduction et les premières pages ont suffit à me décider à louer ce pavé et à mettre de côté tous les autres textes commencés.
(Pour celles et ceux qui se demanderaient si cela m’a empêché de faire le travail pour lequel je suis payé : non. Au contraire, j’ai particulièrement bien avancé. Mais il n’y a là rien d’étonnant : travailler avec le sourire, ça fait une sacrée différence, tout comme de “perdre” son temps sur des choses qui ne sont pas immédiatement productives.)
Sur ce conseil ô combien profond, je vous laisse pour me plonger à corps perdu dans cette bimbo de 600 pages au sourire ravageur.
Si le livre vous intéresse, vous pouvez l’acheter sur Amazon en suivant un de ces deux liens, ça ne vous coûtera rien en plus et ça me rapportera une piécette. Si vous êtes assez nombreux à le faire, ça finira peut-être même par me payer un café (soyons optimiste ;)) :
- Histoire de la vie privée, T1. De l’Empire romain à l’an mil, en édition grand format illustrée, cahiers cousus. Chère, mais vraiment sexy : c’est celle que j’ai empruntée à la bibliothèque et que j’aimerais m’offrir, mais à plus de 70 €…
- Histoire de la vie privée, T1. De l’Empire romain à l’an mil, en poche. Bien moins cher : moins de 9 € 😉

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