Sommes-nous condamnés au neuf ?
Une des choses qui m’emmerde le plus avec les ebooks, c’est que ce sont des ebooks.
S’ils m’énervent, c’est pas tellement parce que j’aime le papier — ok, j’aime le papier — que parce que je ne peux pas acheter (ou vendre) d’ebooks d’occasion.
Ils sont toujours aussi lisses et brillants que l’écran sur lequel on les affiche. C’est à peine si on peut les annoter. Jamais une page cornée. Jamais une tâche. Jamais leurs pages ne jauniront. Le temps ne laissera jamais la moindre marque sur eux. Ils sont parfaits, quoi. (Enfin si on peut parler de perfection pour un produit qui ne réussit toujours pas à égaler même un mauvais livre de poche mal imprimé. Et si l’on peut, sans rire ou pleurer, parler de perfection pour un produit volontairement corrompu par des DRM qui peuvent le rendre illisible du jour au lendemain.)
Lors de ma promenade matinale, je suis tombé sur un vide-grenier. J’en suis revenu avec 6 bouquins, pour un coût total de 2 euros.
Ça n’existe pas les tables branlantes faites d’une planche et de deux tréteaux, hâtivement montées sur un trottoir le temps d’une brocante, sous lesquelles on déniche parfois une caisse pleine d’ebooks à-pas-cher ; ça n’existe pas les petites boutiques appréciées des amateurs, où l’on trouve des ebooks d’occasions, des ebooks rares.
Je possède énormément de livres achetés d’occasion, parce que pas chers bien sûr, mais aussi tout bêtement parce qu’ils n’existent plus ou pas en neuf. J’ai même gagné ma vie durant quelques années en vendant des livres et des BD d’occasion sur les brocantes.
C’est fini ? Serons-nous obligés de payer plein pot pour tout ? Serons-nous condamnés à ne lire que ce que les éditeurs voudront bien garder dans leur catalogue ?
Sommes-nous condamnés au neuf ?
[EDIT: pour éviter tout malentendu, je précise que je lis des ebooks — ou des e-textes — depuis la fin du XXè siècle
]

Oui, je vais lire « Bouvard et Pécuchet », enfin. Mais j’ai une excuse : une prof avait essayé de me forcer à le lire quand j’étais à l’école, alors que je n’étais de toute évidence pas prêt. Il aura fallu quelques années pour que la plaie cicatrise



Si on compare avec un autre domaine, la musique, on voit bien que le numérique a supplanté les supports physiques (CD ou vinyles). Pourtant il ne les a pas encore remplacés. Et même si c’est agréable de se promener avec 800 album dans son iPod, ça ne remplace pas le plaisir de mettre un CD dans un lecteur ou le son vintage du vinyle. Tout ça pour dire que les livres papiers sont très loin d’être remplacés par des tablettes électroniques.
L’iPad j’adore je trouve cette outil génial ,mais pour ce qui est des livres j’en achèterai sûrement l’un ou l’autre ,et quelques classiques de la littérature française ,à titre gratuit ,mais perso je renoncerai pas ,au plaisir du livre physique! L’iPad je le considère surtout comme un super outil de travail,de consultation de prise de notes Mais sans vraiment quitter mon stylo . Pour en revenir vite fait à l’iPad c’est un vrai plaisir d’utiliser le clavier .
Graoumpfh.
J’ai beau avoir fait des études d’histoire, je ne suis pas attaché au support papier. Pour le moment, j’aime le papier, parce qu’il est le seul à me permettre de glisser plein de marque-pages partout (je déteste corner les pages), parce que je peux le photocopier et souligner des passages (je déteste souligner dans le texte original, c’est mon côté pudique, j’aime la virginité du support papier, son aspect presque muséal). Mais je ne me masturbe pas intellectuellement avec le plaisir que je pourrais tirer d’un contact érotisé avec le papier — parce que le papier des livres de poche, c’est un peu comme les pu*ains bas de gamme, pour filer la métaphore graveleuse, et mon plaisir, je l’ai dans ce qui est écrit sur ce papier, et là oui, je peux peut-être aller jusqu’à l’orgasme.
Donne-moi les liens hypertexte que je réclame depuis des années, à la fois pour naviguer dans un bouquin et entre les bouquins (et qui commencent à arriver, merci les applications iPad dans le genre de Wired), et donne-moi un système d’annotations ouvert et intégré au format ePub, et je fais un autodafé. Les déménagements seront plus faciles — et Farenheit 451 rendu impossible, mais je divague. J’aime la perfection du livre numérique, mais comme toi, il me manque le fait de pouvoir le partager, et d’être certain qu’il ne me sera toujours acquis (ce qu’on appelle la conservabilité dans le jargon).
Dire que nous sommes condamnés au neuf, c’est déjà penser comme certains éditeurs veulent que tu penses : il faut payer pour lire tout livre. Nous ne sommes pas condamner à payer pour lire, et ton Bouvard et Pécuchet, il est sur l’iPad, et je l’ai eu gratuitement. Je suis disposé à payer pour les œuvres qui viennent de sortir, car il faut rétribuer l’auteur (la question du prix que je considère « juste », c’est une autre affaire). Je suis disposé à une offre d’abonnement ou une sorte de licence globale pour les œuvres encore protégées par le droit d’auteur, parce que quand même (la question du fait que l’abonnement est la clef, c’est une autre affaire, mais j’en reparlerai).
Pour ce qui est du domaine public, gratuité. Parce que la littérature devrait être d’utilité publique. Et parce que cette gratuité, en plus de l’ouverture technique (abandon des DRMs, format commun aux spécificités ouvertes), garantit la portabilité et surtout la conservabilité, par la variation infinie des sources d’approvisionnement : c’en est presque fini du monopole des vendeurs de bouquins — y compris d’occasion, ces « arnaqueurs » qui te font croire que tu achètes des bouquins pas cher. Elle fait disparaître la notion de rareté, elle fait disparaître la notion de catalogue, elle fait disparaître la notion même d’édition, pour redonner à l’œuvre elle-même le rôle central. Chaque lecteur pourra être éditeur, si nous arrivons à mener cette révolution, et non pas à la subir comme nous avons subi le passage à la musique en ligne (et non pas numérique : la musique numérique, c’est dès le rouleau de cire, ça fait du 1880, je crois).
J’y vais fort, mais c’est parce que sinon, ce serait embêtant de me lire.
J’en ai marre de cet état d’esprit — pas forcément contre toi, tu le sais — qui réduit l’éditeur à un non-métier que n’importe qui pourrait faire (sur son temps libre, je parie ?). Un parasite, quoi, qui tente de préserver un système obsolète qui le fait vivre. C’est stupide. Venant de toi, c’este même assez surprenant.
Quant à me reprocher, à moi, de penser comme ‘les éditeurs’ le souhaitent. Au mieux, c’est amusant. Au pire c’est inquiétant sur la fiabilité de ta mémoire
Fahrenheit 451 « obsolète » ? Non. Dépassé peut-être, vu qu’il suffit d’un clic pour détruire tous les exemplaires d’un livre.
Pour le reste, j’aime pas plus les autodafés que les bûchers.
Oh non, relis-moi, je pense que l »éditeur est utile : c’est lui qui trie le bon grain de l’ivraie, qui prend le risque financier pour l’auteur, qui permet la distribution de l’œuvre, et qui assure sa promotion. Cependant plus j’y réfléchis, plus je me dis qu’il faudrait qu’il y a une sorte de délai pendant lequel l’éditeur peut toucher les fruits de son travail (et l’auteur, forcément), après lequel l’œuvre ne vit plus que par elle-même — disons le temps que l’œuvre est couverte par le droit d’auteur.
Je crois que c’est depuis que Freud est tombé dans le droit public que je me dis qu’il y a parfois de l’abus de la part des éditeurs, qui en ont profité pour sortir plein d’édition sans autre plus-value que l’étiquette, même si certains ont fait quelque chose de très intelligent avec son œuvre, profitant de l’occasion pour dépoussiérer les traductions. Mais la version originale devrait être déposé dans une sorte de pool, où elle serait disponible gratuitement, dans un format ouvert et supporté par tous, téléchargeable et distribuable par tous, et j’en passe.
Libre à toi de payer pour une œuvre éditée (c’est à cet endroit là qu’on devrait pouvoir s’abonner ), ou au contraire de préférer la version originale, la première édition, gratuite et considérée comme faisant partie du domaine public, d’intérêt général pour une sorte de culture mondiale — le pool d’œuvres publiques ne pouvant connaître que des ajouts, et jamais aucune suppression, le pool d’œuvres publiques devant être décentralisé et dupliqué sur plusieurs milliers de serveurs, le pool d’œuvres publiques étant comme une bibliothèque géante et globale, à cela près que les œuvres ne pourraient jamais être dégradées par le temps et la bibliothèque détruite (d’où mon truc avec F451 : non seulement tu ne pourras plus brûler de papier, mais la suppression d’un bouquin numérique sera rendue impossible par l’ouverture du fond, sa déconcentration et sa décentralisation).
Je sais pas si tu comprends bien l’idée, il faudrait que j’en fasse un long article chez moi, avec forces diagrammes. Je réfléchis depuis suffisamment longtemps à la question pour être à peu près sûr d’avoir répondu à toutes mes objections personnelles sur un tel sujet, et donc peut-être à plein d’objections. Maintenant, est-ce que ce genre de projet est réalisable, c’est une autre question. Mais si je peux aider, je ne dis pas non.
Je crois, oui. Ca s’appellera même Internet
Certes. Le projet Gutenberg est le truc qui se rapproche le plus de mon idée, faut dire. Mais je crois qu’on peut aller encore plus loin — déjà, commencer par le fusionner avec ce truc auquel je contribue pas mal mais dont j’oublie tout le nom, Open Library.
un article fort passionnant. perso, mon métier consiste a créer du neuf constamment. tout en recyclant beaucoup mais en évitant de pomper. je dois dire que c’est un vrai dilem qui me tourmante depuis longtemps. j’ai pas encore la réponse mais je suis content que tu pose le problème david. plus largement, tu pose le problème de « la modernité ». qu’est ce qui est moderne, si nous vivons constamment dedant. alors qu’est ce qui est vraiment moderne aujourd’hui? qu’est ce qui est vraiment nouveau? en parallèle, le passé est toujours remis au gout du jour (moi meme je porte des bretelles par exemple
mais il est toujours refoulé.
je sais pas si mon com est de ton niveau, certainement pas
Je suis pas fana des hiérarchies (ou des niveaux), par contre j’aime bien les bretelles
Pour ma part, je pense que nous sommes condamnés a acheter du Neuf ne serait-ce que pour avoir le plaisir du déballage, tel un enfant avec ses cadeaux devant le sapin de Nöel. J’aime l’idée de percevoir l’odeur du neuf, de la virginité d’un produit.
L’eBook ne permet pas cela, et comme le dit david, ses pages ne vieilliront jamais, elles sont intemporelles.
L’iPad et le livre papier doivent vivre en harmonie, l’un ne doit pas prendre le dessus sur l’autre, ils sont complémentaires. D’ailleurs, n’y a t’il pas de livres papiers qui permettent de se former à tel ou tel logiciel ? Ils auraient pu proposer ses formations en fichier PDF, n’est ce pas ?
Pour en revenir à « Tout le monde peut être, ou devenir, éditeur », je suis totalement en désaccord avec cela. Etre éditeur est peut être une vocation pour certains mais c’est avant tout un métier, et pas si simple au point de s’auto-proclamer éditeur du jour au lendemain..
Cela revient à dire, « J’ai une truelle, du ciment, du sable, et des briques, donc je suis maçon ». J’ai tout cela chez moi, mais je n’ai pas cette prétention.
Il est important de ne pas se voir Roi, la chute de son propre piédestal peut s’avérer rude. Ce n’est pas parce que l’on sait aligner 2 ou 3 phrases bien construites, et sans faute d’orthographe qu’on peut s’improviser éditeur.
L’humilité est essentielle à sa santé mentale. Se prendre pour le meilleur ou raisonner à coup de syllabes élitistes ne feront pas de nous des personnes plus intelligentes. Qu’on se le dise !
@David : moi je dis, xkcd a résolu notre discussion : http://xkcd.com/750/
@ludo : j’avais écris une longue réponse, mais je ne faisais que me répéter
Va falloir qu’on se parle par mail, je suis à la recherche d’idées sur le sujet, j’ai enfin de quoi faire l’article que je veux faire depuis longtemps sur le sujet.
Tiens, j’aurais dû répondre après avoir fini de voir Steve Jobs à la D8 : il dit justement que le rôle de l’éditeur (lui parle de la musique et du ciné, mais je crois qu’on peut étendre) est plus important que jamais, parce qu’il trouve les œuvres. Mais il pense qu’il faut tuer le distributeur (ce qui recouvre plusieurs postes dans le monde de l’édition, et qui pose la question de la promotion de l’œuvre : qui la fait ?), pour distribuer directement au consommateur. Il manque le fait que le consommateur puisse redistribuer, ne serait-ce que sous la forme du prêt, mais c’est vraiment ça.
Je ne suis pas fétichiste du papier, le contenu est bien plus important que l’objet livre.
Mais chiner pour trouver l’édition des années 60/70 d’un roman de SF, participer à une chaine humaine qui se passe des mains en mains des objets qui vieillissent pour partager le plaisir de la lecture. Les ebooks nous priveront de ça, l’ebook est là ou n’est pas là, une recherche sur le net et on le trouve. Une époque passe, je dois vieillir.
D’où la nécessité de conserver les deux formats (électronique et papier). Le tout digital, je n’en veux pas… ^^
Le problème étant que le livre est d’abord un produit industriel (fabriqué et vendu comme tel).. La majorité des éditeurs finira par piger que le numérique est plus rentable et abandonnera progressivement la version papier, à terme du moins. A l’exception de certains domaines de niche et de certains éditeurs attachés au papier et au bel objet, le livre sera aussi numérique que la musique.
Le livre de poche risquant bien d’être la première victime.
J’ai eu un cours sur les industries culturelles au cours du second semestre de mon année et nous avons beaucoup parlé de l’édition notamment.
Nous avons parlé du livre de poche qui avait quand même permis une certaine « démocratisation » de la lecture. Bon après nous connaissons tous le problème des rééditions …
Quoiqu’il en soit et pour répondre au dernier message de David, je trouve qu’il est moins évident de passer du livre papier au support numérique, que de la chaîne Hi-Fi à l’iPod.
D’ailleurs, le livre numérique n’
il manque la fin de ton commentaire