La technologie est stupide ?

« La technologie est stupide », c’est une recherche enregistrée dans les stats du serveur qui héberge ce blog, ça m’a interpellé : j’aime bien les jouets technologiques et ça me chagrine de penser que je suis un amateur de stupidités 😉

Je ne sais pas ce que mon visiteur entendait par « technologie ». Je suppose qu’il s’agit des objets, des outils qui nous tombent sous la main (un PDA, un marteau, un grille pain ou une centrale atomique), plutôt que des connaissances requises pour leur mise au point.

Et « stupide » ? Cela veut dire quelque chose d’absurde, de con. Par exemple, « je suis stupide ». Ca signifie aussi « stupéfait » c-à-d paralysé ou figé, immobile. Par exemple « je suis resté stupide devant la beauté de cette femme », ce qu’en langage contemporain on écrirait « Ah ! putain cette meuf elle déchire grave ! ».

Un outil peut-il être stupide ? Pouvons-nous lui accorder cette qualité tellement humaine ?

(edit 2010: palmbavardages.net n’existe plus, c’est l’ancien nom de mon site. Le nom de domaine abrite aujourd’hui un site pornographique avec lequel je n’ai, bien entendu, aucun lien)

C’est quoi un outil ? Hors de notre main, un outil n’est rien — c’est ce que nous en faisons qui lui donne un but, nous lui donnons l’élan nécessaire pour s’arracher à l’insignifiance, c’est nous qui luttons contre son inertie. Un marteau rangé dans un tiroir n’est que lourd, un stylo dans la poche du veston n’est qu’un réservoir, tous les deux sont inutiles et ils sont à peu près totalement incompréhensibles pour quelqu’un qui n’en aurait jamais vu. Mais pour peu qu’on les prenne en main et qu’on sache les utiliser, on sait alors que c’est vachement malin d’avoir mis la masse du marteau au bout du manche, ou que c’est futé l’encre du stylo qui s’écoule doucement par la plume, comme par magie. Ils sont tellement bien conçus qu’on se demande comment on faisait avant, et on envisage plus de s’en passer. Il existe aussi des objets trop complexes pour la plupart d’entre-nous. Une centrale atomique, je ne saurais rien en faire, mais cela ne la rend pas stupide.

La première forme de stupidité qu’on pourrait leur reprocher, la stupéfaction, c’est donc nous qui la leur imposons. Soit en ne les utilisant pas — enfants gâtés déjà lassés de leur nouveau jouet, ou simplement incapables de comprendre comment l’utiliser ou à quoi il sert. L’outil reste sans emploi, aussi utile qu’un slip de bain en antarctique.

Maintenant, si nous utilisons mal(adroitement) cet outil — écrire avec un marteau ou enfoncer un clou avec un stylo, encore que ce soit possible — , ce sera la seconde forme de stupidité que nous invoquerons contre lui. Par exemple, en suçant notre pouce martyrisé on dira que ce #@!¿ de marteau est con. Mais qui est stupide dans l’histoire ?

Bien entendu il existe une infinité d’objets ouvertement inutiles, ou perçus comme tels : le stylo qui dévoile une fille nue quand on le renverse, le poisson en plastique et son aquarium sur port USB, la voiture en ville, etc. — avec comme exception notable la boîte à meuh qui trônera légitimement dans les musées du futur ! — , mais on devrait plutôt se demander pourquoi on en est arrivé à vivre entouré d’objets inutiles, pourquoi nous sommes assez bêtes pour les acheter ou les collectionner.

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Le risque, lorsqu’on attribue nos défauts ou nos qualités (le mépris, est rarement autre chose qu’une adoration privée d’objet) à un objet, n’est-ce pas de lui confèrer cette part là de notre humanité et de nous en priver par la même occasion ? On en sortirait un peu moins humain, autant qu’il en sortirait un peu moins objet.

Jusqu’où pouvons-nous pousser un tel transfert sans en arriver à tracer un signe d’égalité enntre “ça”, les objets, et nous, les humains ? Dire d’un outil qu’il est stupide, ou intelligent, n’est-ce pas implicitement avoir déjà tracé ce signe d’égalité ? Et qui peut croire que nous nous arrêterons à l’égalité ?

Quand je vois tel ou tel incapable de s’exprimer sans son téléphone, ou incapable de passer son temps libre autrement que connecté à une console de jeu, j’ai l’impression que c’est l’objet technologique qui, seul, a une personnalité — stupide — et que la personne n’est plus qu’un accessoire qui peut s’y brancher, et qui s’y accroche parfois comme à une bouée, comme à la seule forme d’individualité et de personnalité qui lui soit accessible. Branche-toi à moi et deviens une star de la chanson, deviens un agent secret, un voyou ou encore un pilote de course. Branche-toi à moi, tu auras une vie plus sympa, de meilleurs amis, tu seras plus beau et plus riche. Parle par moi, tu seras plus cool et tes amis te respecteront, etc. — je possède donc je suis ?

La technologie n’est pas stupide, elle n’est pas intelligente non plus : elle est utile ou inutile, elle maîtrisée ou pas. Elle est jetable, pas nous. Et je n’ai pas trop envie que les rôles s’inversent plus qu’ils ne le sont déjà.

(Edit : correction de coquilles)

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